Dans l’espace politico- administratif qu’on appelait jadis le Congo Belge, l’idée d’imaginer l’organisation des élections pour ceux qu’on avait coutume de désigner sous le vocable « indigène», a été évoquée pour la première fois en 1952, renseigne le professeur Kambayi Bwatshia. Cet historien des mentalités de l’Université Pédagogique Nationale (UPN) rappelle que la Belgique accusée sur la scène internationale de lenteur dans le processus d’émancipation des autochtones de sa colonie a pensé débuter les premières élections par le bas, c’est-à-dire la chefferie, le secteur, le centre extra-coutumier, la cité, voire le quartier.

Le suffrage, à tous ces niveaux, devait être restreint, indirect et graduel. Mais, c’est nalement le 8 décembre 1957 qu’auront lieu les premières élections municipales à Léopoldville (Kinshasa). Et le 22 décembre de cette même année à Elisabethville (Lubumbashi) et à Jadotville (Likasi). Et ces élections se poursuivront en 1958 dans d’autres villes comme Bukavu, Luluabourg (Kananga), Stanleyville (Kisangani), et Coquilathville (Mbandaka).

Les élections communales vont se dérouler dans un cadre ségrégationniste, différenciant les communes occupées par les Blancs et celles par les Noirs.

Après l’insurrection populaire du 4 janvier 1959 à Léopoldville, le gouvernement belge surpris par l’ampleur des événements est contraint d’organiser l’indépendance. Ainsi, des partis politiques voient le jour et se préparent aux élections qui conduiront le pays à recouvrir sa souveraineté nationale et internationale.

Le 23 décembre, la République démocratique du Congo vivra, sauf imprévu, sa première alternance pacifique à la tête du pays. Un pas jugé de haute portée historique pour la consolidation d’une démocratie qui vient de loin.

Le Mouvement national Congolais (MNC) de Patrice-Emery Lumumba remporte le 25 mai 1960 les élections législatives et provinciales. Le 24 juin 1960, Joseph Kasa-Vubu est élu président de la République au suffrage indirect par le parlement et Lumumba, devenu premier ministre, forme son gouvernement.

La Ière République

Quelques jours à peine après l’indépendance, le pays sombre dans le chaos. Une sécession éclate au Katanga et au Sud-Kasaï. Le premier ministre Lumumba est destitué malgré la majorité qu’il détient au sein du parlement. Il est assassiné le 17 janvier 1961. Les partisans de Lumumba s‘installent à Stanleyville.

Des tractations sont menées par la classe politique à travers successives tables-rondes pour la formation d’un nouveau gouvernement et le rétablissement de la cohésion nationale. Le 29 septembre 1963, le président Kasa-Vubu, préoccupé à manœuvrer pour renforcer son pouvoir par rapport à celui du premier ministre, dissout le parlement majoritairement lumumbiste. Le 3 octobre de la même année, les lumumbistes en exil à Brazzaville créent le Conseil national de libération (CNL). Des mouvements insurrectionnels éclatent en divers lieux du pays (Kwilu, Sud-Kivu, Nord-Katanga où se signale un certain Laurent- Désiré Kabila), Province Orientale).

La classe politique organise différentes rencontres afin de mettre un terme au risque de balkanisation du pays. Les premières élections générales du Congo indépendant sont organisées à Léopoldville en 1965. Prévues initialement pour le 10janvier 1965, ces consultations sont reportées au 31 janvier pour des raisons liées aux difficultés d’ordre matériel. C’est dans ces conditions qu’il sera organisé au cours de cette même année, les élections législatives nationales et provinciales. Elles seront remportées largement par le cartel de la Convention nationale congolaise (CONACO) dirigé par Moïse Tshombe. Avec un total de 122 élus sur 167, le cartel est assuré de la majorité absolue à la chambre des représentants (73%). Alors qu’un régime démocratique pointe déjà à l‘horizon, les militaires, sous la houlette du lieutenant-général Mobutu, mettent n à ce processus.

Mobutu met fin à la démocratie

A l’occasion d’un coup d’Etat intervenu le 24 novembre 1965, Mobutu installe la 2ème République. Le 20 mai 1967, il crée le Mouvement Populaire de la

Révolution (MPR), et l’impose comme parti unique. Il va chercher à se légitimer en organisant des consultations populaires avec le référendum constitutionnel national du 4 au 23 juin 1967. C’est dans un contexte de dictature naissante que la Constitution du 24 juin 1967 est adoptée avec 97,8% de votes positifs.

Pour la première fois, les femmes votent. Et dix ans plus tard, après un intermède « d’élections dites authentiques» en 1975 (acclamation des listes), le président Mobutu procède en 1977, après la première guerre du Shaba, à des pseudo-réformes qui mettent fin à l‘histoire des «élections démocratiques» au Congo. Cependant, la mauvaise gestion du pays conduit à la création, le15 février 1982, de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) par Etienne Tshisekedi et 12 autres parlementaires.

La renaissance de la démocratie…

La phase d’hibernation de la démocratie sous le Maréchal Mobutu dure jusqu’à ce que souffle un nouveau vent venu de l’éclatement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). C’est la perestroïka. Au Zaïre de l’époque, Mobutu ne peut y résister. Devant, cette pression Mobutu est obligé de lâcher du lest et met fin le 24 avril 1990 au parti unique, proposant la démocratisation du pays limitée à trois partis politiques. Le multipartisme s’installe toutefois de manière débridé. Et s‘ouvre alors la Conférence nationale souveraine (CNS) pour décider de la nouvelle configuration institutionnelle du pays. Cette période sera également marquée par l’Acte constitutionnel de la Transition de 1994. Jusqu’à ce que tombe le régime de Mobutu le 17 mai 1997, chassé par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila.

Et viennent les Kabila…

Pris de court par les différentes guerres d’agression et l’hostilité d’une partie de la communauté internationale, le tombeur de Mobutu, Laurent-Désiré Kabila, ne concrétisera presque pas son rêve de démocratisation du pays qu’il a tant caressé dans le maquis d’Hewa Bora. Sur le plan légal, l’Acte constitutionnel de la Transition de 1994 est remplacé dès le 27 mai 1997 par un Décret- loi constitutionnel.

Joseph entre en scène

Après l’assassinat de son père, le 6 janvier 2001, Joseph Kabila prend alors les rênes d’un pays toujours miné par les rebellions notamment du Mouvement de

Libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba et du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) d’Azarias Ruberwa. L’homme se lance dans un vaste processus de pacification avec comme point d’orgue, l’Accord Global et Inclusif obtenu à Sun City en Afrique du Sud entre le pouvoir de Kinshasa et

les belligérants. Le pays sera géré par une formule inédite : le 1+4 (un président et quatre vice-présidents). En 2006, le pays marque alors un nouveau fait historique : les premières élections générales et pluralistes au suffrage universel direct ont lieu ! C’est un pas en avant important pour la démocratie congolaise. Et Joseph Kabila qui a remporté tous les deux cycles électoraux

(2006-2011 et 2011-2016) doit se retirer du Palais de la Nation en décembre 2016, date constitutionnelle de la fin de son second et dernier mandat. Depuis cette date, le pays connait un nouveau moment de flottement. Un temps où l’opposition – douteuse à l’idée que Joseph Kabila pourrait vraiment quitter le

pouvoir – multiplie des initiatives pour inciter le régime à organiser les élections.

Des tractations pour l’alternance…

Dès décembre 2014, à deux années des élections prévues pour 2016, la majorité au pouvoir propose l’identification de la population. « Le projet est rejeté par

l’opposition qui paralyse la vie du pays du 15 au 21 janvier 2015. Motif évoqué : l’identification de la population occasionnerait ou favoriserait un glissement au

profit du président Kabila », rappelle de manière chronologique Papy Tamba, un des communicateurs de la Majorité présidentielle (MP). Février 2015, la CENI

publie un calendrier électoral global qui prévoit l’élection présidentielle en novembre 2016. Mais ce canevas est jugé irréaliste par l’opposition qui exige un

autre calendrier détaillé de tous les scrutins. Ainsi, commence en mai 2015, des contacts d’un émissaire du chef de l’Etat auprès de tous les partis politiques,

en vue d’un consensus sur les élections à venir. De ces tractations naît le Dialogue de la Cité de l’Union africaine dirigé par l’ancien premier ministre togolais, Edem Kodjo. Mais ce format des discussions ne fait pas l’unanimité

parce que l’UDPS, au départ favorable, va faire marche arrière, contestant la neutralité du Togolais. Kodjo fonce quand même et conclut son dialogue.

Ces discussions débouchent ainsi sur la nomination de Samy Badibanga comme premier ministre d’un gouvernement d’union nationale. L’Accord de la Cité de l’Union Africaine est cependant rejeté par une partie de l’opposition. Celle-ci lance des manifestations réprimées sévèrement.

Pendant ce temps, le sommet de la SADC, tenu fin octobre 2016 à Luanda, conseille au président Joseph Kabila de poursuivre l’inclusion des opposants

sous la médiation de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO). De

ce deuxième round du dialogue sort, le 31 décembre 2016, l’Accord dit de la « Saint Sylvestre » sanctionné par une plus grande inclusivité. Cependant, une

frange de l’opposition continue à critiquer sa mise en oeuvre jugée « partielle ». De toutes ces tractations, un autre calendrier électoral voit enfin le jour et s’exécute depuis…

Kabila, le retrait historique

Pendant qu‘une partie de l‘opinion nationale et internationale craignait le voir briguer un troisième mandat, Joseph Kabila rend public, le 8 août 2018, le nom du candidat désigné par sa plateforme, le Front Commun pour le Congo (FCC). Ce qui

parait comme le prélude d’un retrait historique. Un exercice salué aussi bien par l’opposition congolaise que par la communauté internationale. « Nous saluons la décision du président Joseph Kabila d‘avoir tenu son engagement de respecter la

Constitution congolaise. La conclusion du dépôt des candidatures pour les élections présidentielle et législatives en République démocratique du

Congo, conformément au calendrier électoral de la CENI, constitue une étape clé sur la voie devant mener à la première alternance politique pacifique en RDC, grâce à des élections crédibles le 23 décembre 2018 », peut-on lire dans la déclaration de la représentante spéciale du secrétaire général des Nations

Unies en RDC, Leila Zerrougui. « C’est un pas en avant important pour la démocratie congolaise », ajoute un communiqué émanant de l’ambassade des

Etats-Unis à Kinshasa. Washington pense que la RDC jouit d’une occasion historique d’assurer un transfert pacifique du pouvoir en décembre et « les

Etats-Unis seront prêts à appuyer ce processus selon les normes du calendrier électoral établi ». De son côté, le nouveau président de l’UDPS, Félix Tshisekedi

voit dans ce geste de Joseph Kabila « un pas dans la bonne direction ».

Ainsi, dans moins de quatre mois, les Congolais pourront vivre une nouvelle expérience dans leur longue marche vers la démocratie. Le pays s’apprête depuis

plus de deux ans à connaitre la passation pacifique du pouvoir entre un Président de la République sortant et son successeur ainsi que l’installation de nouvelles

assemblées délibérantes. La décision de Joseph Kabila de choisir un dauphin, en la personne d’Emmanuel Ramazani Shadary, a renforcé l’espoir de l’avènement d’un tel exercice constitutionnel.

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